19/11/2008

Un peu d'histoire: Les missi dominici, précurseurs du quali...

Comme promis, un petit retour historique! Le retour à l'observation et à l'interview informel sur le terrain dont nous parlions dans la note précédente renoue avec les origines.  Au Moyen-Age, rappelons en effet que Charlemagne, décidant de réorganiser son Empire, fixe sa capitale à Aix la Chapelle, divise le territoire en contés et en diocèses. Pour s’assurer du bon fonctionnement de sa nouvelle organisation, il envoie régulièrement des « missi dominici » (ou « envoyés du maître »), qui ne dépendent que de son autorité. En plus de leur mission politique qui consiste à transmettre ses ordres et à s’assurer qu’ils sont bien exécutés, ils reçoivent  une fonction « d’enquête » nouvelle : ils doivent, comme des visiteurs mystère, observer ce qui se passe, s’intéresser à ce que disent et pensent les gens dans les tavernes et autres lieux publics, enquêter sur les problèmes et les injustices éventuelles qui risquent de déstabiliser le pays.

Ils fixent de nouvelles règles  méthodologiques  encore en vigueur pour s'assurer de la fiabilité du recueil d’information : probablement conscient de la partialité, même involontaire, des observateurs qu’il envoie, Charlemagne prend l’habitude de les dédoubler et les oblige à fonctionner par couple. Ils ne doivent accorder d'importance à un fait ou à une rumeur, qu'en recoupant leurs sources et s'assurant qu'ils sont plusieurs fois confirmés. Enfin, ils sont les premiers à formaliser le principe de la confidentialité: puisque, par principe, les missi dominici ont pour fonction d’écouter et de susciter la confiance, ils peuvent et doivent garder leurs sources secrètes. Avec les « missi dominici », les enquêtes prennent ainsi un nouveau sens : en se mettant au service d’un puissant, elles servent à prendre le pouls d’une population, à repérer les problèmes et sources d’insatisfaction, mais aussi les dysfonctionnements du système ; elles créent un nouveau rôle « d’informateur » qui doit permettre aux renseignements de remonter jusqu’aux décideurs.

On devine comment cette inflexion de « l’enquête historique » en « enquête politique » va être à l’origine de toute une lignée d’informateurs, espions et polices secrètes qui viendront, jusqu’à Fouchet et Talleyrand, aider le gouvernement en lui faisant part des insatisfactions, des problèmes du peuple, des complots et activités potentiellement dangereuses. Plus tard, les Etats Généraux et les Cahiers de doléances qui inviteront, juste avant la Révolution,  le peuple français à s’exprimer, constitueront un nouvel exemple d’enquête « grandeur nature », avec tous les risques que cela comporte puisque, loin d’apaiser la situation, cette prise de parole débouchera sur le renversement du pouvoir royal !La semaine prochaine, après les techniques d'observation et d'entretien, nous nous intéresserons aux réunions de groupe en temps de crise...

26/05/2008

Un peu d'histoire...

Une enquête, c'est dès le départ une recherche pour mieux comprendre le monde environnant et pour résoudre un problème, avec toute la complexité humaine que cela implique. C'est ce que nous rappelle l'histoire...
C’est en effet en Grèce, au VIe siècle avant le Christ, qu’apparaissent, à côté des premiers philosophes, des « écrivains en prose » ou « logographes » dont l’activité principale est d’observer le mouvement des astres, de recenser les récits des navires sur les contrées lointaines, mais aussi les mythes et filiations supposées divines des principales cités et familles de nobles. Les seules traces qui nous restent de ces premiers personnages se livrant à un début d’enquête rationnelle sur ce qui se passait autour d’eux, sont les fragments d’Hécatée de Milet qui a écrit un «Tour de la terre » (ou Périégesis), qu’il commence par une recommandation de prudence méthodologique invitant à ne pas tout croire : « J’écris sur ce que je crois être vrai ».
Hérodote ne se privera pas de critiquer et de ridiculiser les naïvetés de ces premières enquêtes ioniennes, en écrivant neuf livres « d’enquête » (historiaï), relatant le récit des guerres médiques. Il s’efforcera d’en livrer un récit faisant fi de légendes et gestes héroïques, en s’appuyant sur ses propres observations, recherches et recoupements des diverses sources, en mettant le lecteur en garde contre des détails qu’il n’a pu vérifier personnellement.
Le mot grec qu’il emploie et qu’on a pris l’habitude de traduire par « enquête », et d’où provient notre mot « histoire », montre le lien intime qui existe, dés l’origine, entre l’enquête et la reconstitution historique du phénomène observé: « historiè » signifie en effet en dialecte ionien originel « recherche, exploration », d’où « connaissance ».
Si Hérodote est le premier à avoir utilisé le mot « enquête » pour définir son activité historique, c’est Thucydide qui passe pour son représentant le plus célèbre, et pour avoir véritablement fondé la discipline historique telle qu’elle se pratique encore de nos jours. Il relatera l’histoire de la guerre entre les Péloponnésiens et les Athéniens dans son livre « d’enquête » (ou d’Histoire), en établissant une hiérarchie des faits, écartant les péripéties et le fabuleux, en chassant autant que possible son opinion personnelle, et en transformant le déroulement du conflit en un récit universel invitant à méditer sur les invariants de la condition humaine, qu’il nomme « anthropeïon », fondant ainsi la première forme d’anthropologie.
Avec lui, pour la première fois, l’enquête objective se double d’une recherche des explications et motivations subjectives des différents acteurs concernés, en s’appuyant sur les prémisses d’une psychologie ou anthropologie humaine.
Quelle plus belle définition de l’ enquête qui, nous ne devrions pas l’oublier, est étymologiquement parlant, dès les Grecs, une recherche et une exploration, un recueil d’informations, avec une dimension anthropologique permettant d’accéder à une nouvelle connaissance…
Quelles réflexions cet aperçu historique vous inspirent-elles ? N'hésitez pas à nous le dire, en faisant le lien avec aujourd'hui!